PRIX YOLANDE LEGRAND

Le prix Yolande Legrand

L'ARDUA, pour rendre hommage à Yolande LEGRAND, a décidé en 2015 d'appeler désormais le prix intermédiaire ARDUA pour les auteurs en voie de renommée, le prix Yolande LEGRAND :

2015 : Le prix Yolande LEGRAND a été remis à Alain PARAILHOUS pour l'ensemble de son oeuvre.

2016 : Le prix Yolande LEGRAND a été remis à Chantal DETCHERRY pour l'ensemble de son oeuvre.

2017 : Le prix Yolande LEGRAND a été remis à Patrick RÖDEL pour l'ensemble de son oeuvre.

2018 : Le prix Yolande LEGRAND a été remis à Jean-Paul LOUBES pour l'ensemble de son oeuvre.

2019 : Le Prix Yolande LEGRAND a été remis à Marc PETIT pour l'ensemble de son oeuvre.

 

discours à Marc Petit pour le Prix Yolande Legrand

 

 Normalien, agrégé d’allemand, maître de conférences à l’université de Tours, traducteur de Trakl, de Rilke et des baroques allemands, Marc Petit mène parallèlement une œuvre abondante de poète et de romancier. Il s’inscrit dans l’esprit et l’esthétique de la Nouvelle Fiction, groupe littéraire dont il est un des membres fondateurs aux côtés de Frédéric Tristan et de Hubert Haddad. Dans cet esprit, il publie Eloge de la fiction, couronné par le prix de la critique littéraire en 2000. L’œuvre de Marc Petit oppose à la tradition du réalisme social et psychologique une pratique de la narration formée à l’école du romantisme allemand, de Kafka, de Bruno Schulz et de Karen Blixen, mettant en valeur le plaisir, la poésie et le pouvoir critique de l’imaginaire sur fond de détournement des codes du récit, du roman historique et des savoirs érudits. L’écrivain défend l'idée selon laquelle la littérature, dans sa double mission de distraire et d'instruire, ne vise pas seulement à « démystifier les illusions communes, mais aussi à imaginer un monde meilleur, plus habilement conçu que le nôtre, plus harmonieux. » « Pour moi, dit-il, l'art et la littérature s'adressent au meilleur de l'être humain : à son intelligence, à son sens critique, à son goût, à ce qui en lui aspire à plus de lumière. » Mais « le chemin vers la lumière est paradoxal, plein de détours ». C’est ce qui apparaît dans l’œuvre romanesque de Marc Petit où la fiction se déploie en découverte initiatique qui est à la fois une marche nécessaire et un leurre. La vérité acquise se révèle illusoire, ce n'est que l'enveloppe d'une vérité plus haute. Narrations en zigzags paradoxaux : tout le contraire de la linéarité du roman réaliste qui va de la naissance à la mort.

 

Le Testament d’Ausone

Cette fiction nourrie d’histoire et de culture se  présente comme un roman en forme de 10 lettres adressées par Ausone à des proches.

L’oeuvre nous touche car elle ressuscite par la grâce de l’imaginaire la figure complexe de ce gallo-romain enraciné dans la terre d’Aquitaine à un moment où l’empire est au bord de sa chute prochaine. Les paysages, les méditations que ces lettres contiennent révèlent la vision poétique et mélancolique de l’auteur sur l’Histoire, sur l’humanité aussi. L’art de Marc petit est très nuancé et sert avec finesse l’évocation de cette figure attachante du poète gallo-romain qui a trouvé en Aquitaine un lien profond, apaisant. L’étranger qu’est Ausone se sent appartenir à cette terre d’Aquitaine. Il l’exprime avec subtilité entre mélancolie et sérénité.

 

Rien n’est dit

Marc Petit est un véritable poète. Sa poésie, exigeante, s’éloigne des sources étrangères à son essence : narration, histoire, sentiments etc.

Les poèmes de Marc Petit contiennent un mélange subtil de poésie et de pensée, de culture et de poésie. La culture n’est jamais bien loin mais elle n’étouffe pas le poétique. Grâce à l’image, souvent neuve, le poète échappe au piège de l’intellectualisme, de l’abstraction.

On se demande si cette écriture moderne, épurée, universelle, n’a pas immédiatement ou presque une portée méta-textuelle. Le texte poétique de Marc petit semble exprimer une quête qui n’aboutit pas ou n’est jamais finie, comme la quête d’un secret que le poète n’a jamais découvert. L’horizon vers lequel tend le texte est l’horizon poétique et reste un horizon. Le poète se trouve seul face à ce mystère ou cet inconnu. L’appel qu’il ressent et qui le tourne vers l’inconnu renvoie à un langage qui ne dit rien parce qu’il est impuissant à exprimer cet inconnu qu’on ne peut qu’effleurer. C’est pour cela aussi que le poète semble se replier sur cet art poétique moderne qui fait tant de place au vide et au silence et qui n’a d’autre finalité qu’elle-même.

Architecte des glaces

Cette fiction n’est pas tout à fait un roman. S’il s’agit d’un roman il faudrait parler d’un roman d’artiste. En fait la vie du héros dépasse la question de l’art pourtant centrale puisque la vocation de cet architecte artiste n’est pas de bâtir une oeuvre mais son contraire. Construire en glace, c’est édifier pour que rien ne résiste. Fascination du néant, de l’éphémère à travers une quête dont ne perçoit pas trop les finalités si ce n’est qu’elles débouchent sur l’impossible et la vanité de toute entreprise. Ce roman aux allures d’ autobiographie fictive est une sorte de conte philosophique et poétique. La fiction est moins . à la réflexion métaphysique qui ne s’engage pas dans la voie de la théologie mais s’en rapproche par moment. La découverte de la lettre du père à la fin est un moment fort.

La fenêtre aux ombres

“Vouloir beau. La beauté,; tel est peut-être son seul mérite possible”.Il s’agit d’un joli conte philosophique et poétique comme Marc Petit aime bien les écrire. Nous avons été tout de suite frappé par la ressemblance de ce conte avec le conte “fin de siècle”. La production fin de siècle est vaste et tous ces textes ne sont pas réussis. Nous trouvons les meilleurs chez Henri de Régnier, Marcel Schwob, Pierre Loüys, Bernard Lazare.

Comme dans de nombreux contes fin de siècle, la thématique du trompe-l’oeil est centrale ici. Comme dans l’esthétique fin de siècle que nous évoquons l’auteur semble confronté à l’érosion des grandes figures mythiques, à l’effondrement des valeurs spirituelles et religieuses ce qui le conduit à se tourner vers une sorte de fantastique esthétisant, ou plutôt vers un merveilleux qui orienterait le réel vers un ordre supérieur auquel on ne croit plus. Il reste l’illusion et l’art. La femme idéale que rêve de ressusciter l’empereur tout puissant ne peut plus être qu’un fantôme né de l’artifice d’un magicien supérieur. On peut parler ici dune conception artificialiste de l’art du conte. Mais ce qui fait la force du texte de Marc Petit c’est que le magicien est aussi un philosophe. Or, le message philosophique est lui même fragile et vacillant. C’est peut-être pour cela que la thématique du miroir (le plat de cuivre ici) est si importante. Le message que le narrateur feint de dégager dans une sorte d’apologue est-il le plus important? Le miroir que l’empereur et le magicien rencontrent au bout de leur aventure ne semble refléter que ce qu’ils sont tous les deux.

Et pour le lecteur de ce très joli texte, le plus important relève de la poésie. Tout est jeu de miroir, surface de fuite dans ce théâtre d’ombres. Le plus important, et nous avons envie de citer un des maîtres du conte fin de siècle, c’est la beauté :

                               “L’exercice de la pensée est un jeu, mais il faut que ce jeu soit libre et harmonieux”.

Séraphin ou l’amour des ombres

Comment un jeune berger né en Sardaigne (admirables premières pages, pleines de fraicheur et de poésie) peut-il un jour présenter un spectacle devant Louis XVI et Marie-Antoinette? C’est le sujet de ce roman d’aventures qui s’inspire de la vie de Dominique Séraphin François (1747-1810)qui a été le fondateur en France du théâtre d’ombres.

Ce récit se présente comme un roman d’aventures, et on voit bien que Marc Petit joue un peu sur le registre du roman picaresque. Mais comme toujours, rien n'est simple et le roman d’aventure se double d’un conte philosophique à travers une trame de type initiatique. Le texte dont le style est un peu composite mêle humour - très présent du début à la fin- et poésie. Comment ne pas être sensible aussi au final de Séraphin qui fait intervenir la figure de Gérard de Nerval. C'est Gérard de Nerval que le héros rencontre à la fin de sa vie, et qui finalement demande à Séraphin le récit de sa vie, puis prendra en charge tout le récit que le lecteur vient de lire. Il s’agit en quelque sorte d’ un apocryphe de Gérard de Nerval :

"Il me fallut certes plus de temps que Séraphin n'en avait consacré à écrire ses Mémoires pour donner à ces derniers la forme qu'ils réclamaient. (...) Les Anglais nomment "écrivains fantômes" celui qui tient la plume pour autrui ; m'étant livré à cet exercice, je ne savais plus très bien lequel de nous deux était l'ombre de l'autre, ni si cette question avait un sens".

On sait que Marc Petit aime ces récits emboîtés, aux narrateurs successifs. Ce procédé dont il a le secret donne une tout autre dimension à ce roman poétique, finalement très "nervalien".

Marc Petit écrit des fictions mais ce romancier ne se cantonne pas dans les limites de la fiction ou du roman. Le philosophe n’est jamais loin du romancier et à nos yeux il est d’abord poète sensible.