Les Prix 2014

Retour sur la remise des prix ARDUA 2014

Plusieurs prix ont été décernés le 6 mai 2014 dans les salons de la Mairie de Bordeaux....

- Le Grand Prix ARDUA a été remis à Amin Maalouf pour l’ensemble de son oeuvre,

- Le Prix ARDUA a été remis à Rome Deguergue pour l’ensemble de son oeuvre,

- Le Prix des Premières Réalisations a été remis, ex aequo, à Jean-Claude Billou pour La Mémoire des Ombres et à Jean-Claude Mounkala pour Sans visage.

Amin maalouf 

A cette occasion, Gérard Peylet, Président de l'Ardua a prononcé un discours évoquant l'oeuvre d'Amin Maalouf:

     "C’est un grand honneur, Amin Maalouf, pour moi et pour nous tous ici, de vous remettre, aujourd’hui le grand Prix ARDUA. Ce Prix, nous n’en doutons pas, est la promesse d’un beau et riche colloque  qui se tiendra à Bordeaux, dans un an, pour rendre hommage à votre œuvre, originale, diverse, engagée aussi, que je vais essayer de présenter dans sa complexité.

Vous êtes né à Beyrouth en 1949 dans une famille chrétienne, melkite (Les melkites sont des catholiques aux rites byzantins) du côté maternel et protestante du côté paternel. Ces deux appartenances sont une composante importante de votre identité : « Je suis né dans la communauté des chrétiens melkites au Liban. Cela signifie que j’appartiens à la minorité chrétienne du monde arabe et à la minorité melkite du monde chrétien » (avez-vous confié dans un entretien).

Vous avez fait vos études au Liban. Vous avez été inscrit à l’école française des pères jésuites. A l’université, vous avez fait des études d’économie et de sociologie, avant de vous lancer dans le journalisme, continuant ainsi la tradition familiale (votre père était journaliste comme on l’apprend dans Origines). A partir de 1971 vous devenez rédacteur du quotidien arabe An-Nahar. Votre métier vous conduit à voyager, dans de nombreux pays.

En 1976, (début de la guerre civile au Liban), vous quittez le Liban avec votre famille (votre femme et vos trois enfants) pour vous installer à Paris où vous êtes devenu rédacteur en chef de Jeune Afrique, hebdomadaire français consacré au continent d’Afrique. En 1985, après le succès de votre premier livre Les Croisades vues par les Arabes, publié deux années plus tôt, vous renoncez au journalisme et vous vous consacrez à la littérature.

Votre œuvre se partage depuis ce premier livre entre romans (Léon l'Africain 1986 Biographie romancée de Hassan el-Wazzan, dit Léon l'Africain, commerçant, diplomate et écrivain arabo-andalou., Samarcande, Biographie romancée du poète et savant Omar Khayyam., Les Jardins de lumière, Biographie romancée du prophète Mani,  Le Premier Siècle après Béatrice, 1992, Le Rocher de Tanios,1993 roman pour lequel vous avez reçu le Prix Goncourt, Les Échelles du Levant, 1996, Le Périple de Baldassare, 2000, Les Désorientés, 2012 et essais : Les Croisades vues par les Arabes, Les Identités meurtrières, 1998, Le Dérèglement du monde 2009.

Entre les deux, il y a une œuvre inclassable sur le plan générique, à part et en même temps centrale à mes yeux, Origines (2004) qui raconte l’histoire de votre famille  dans laquelle on retrouve votre goût pour la biographie qui a servi de ligne directrice à plusieurs de vos romans (Léon l’Africain, Samarcande et Les jardins de lumière).

Si j’ajoutais à ces nombreux titres les livrets d’opéras que vous avez écrits, diverses préfaces, on aurait une idée de l’importance de votre œuvre mais aussi de sa diversité. Justement je voudrais souligner que cette diversité générique n’empêche pas  une grande cohérence. J’ai été frappé par l’unité de votre oeuvre, par le lien  profond qui existe entre l’œuvre à part Origines dont je pressens l’importance fédératrice au sein de l’œuvre, les romans et les essais.

  - Une similitude d’abord du côté des romans. Un exemple : Le Rocher de Tanios (1993) qui parle de la montagne libanaise. Vous avez dit je crois vous être inspiré beaucoup des histoires que l’on racontait dans votre famille. Je crois aussi savoir que vous avez utilisé dans Le Rocher des histoires que vous racontez plus tard dans Origines (2004) dans leur déroulement véritable.

  - Une similitude aussi du côté des essais. On peut considérer que dans les Identités meurtrières, vous vous livrez à une analyse théorique de l’identité et des appartenances que vous avez eu envie d’illustrer en lui donnant chair dans Origines.

Cette unité dans la diversité  je l’expliquerais par votre position singulière et originale dans la littérature d’aujourd’hui, celle d’un « passeur de cultures », d’un médiateur entre l’Orient et l’Occident. Vous incarnez en effet les multiples appartenances et le souci humaniste du dialogue et de l’unité de l’humain. Vous avez écrit :  « Je suis à la lisière de plusieurs traditions culturelles. Je revendique toutes mes appartenances, notamment linguistiques. Comme beaucoup de Libanais, je suis né avec trois langues dans la bouche: l’arabe, le français et l’anglais. Pour moi, ce sont des langues qui ont chacune son importance. Par rapport à l’écriture, j’écris plus facilement en arabe et en français. Dans une première partie de ma vie, j’ai écrit beaucoup plus en arabe; dans une deuxième, j’ai écrit en français. Pourtant, je viens d’un milieu anglophone, mais mes parents ont préféré pour certaines raisons m’inscrire chez les Jésuites. Le français a donc été la langue de ma scolarité et, si je ne l’ai pas choisi, je suis entré dans son univers et je l’ai adopté. Si j’étais resté au Liban, j’aurais certainement écrit en arabe mais, lorsque je suis arrivé en France, le français est devenu pour moi la langue de la vie courante. Il est, aussi, devenu la langue de la connaissance, de la poésie, celle dans laquelle je pouvais exprimer mes sentiments les plus personnels et intimes. Je suis sensible au fait que la langue française rassemble des pays du Nord et du Sud, d’Orient et d’Occident qui ressentent un lien particulier entre eux et trouvent un espace de dialogue » (Article paru dans "La Revue du Liban" N° 3954 - Du 19 Au 26 Juin 2004)

Il me semble que vous partez de votre situation privilégiée d’hommes à la frontière de plusieurs cultures, frappé par la multiplication de nos appartenances aujourd’hui et par la complexité du phénomène. Vous ne portez aucun jugement sur cette pluralité et cette diversité. C’est cette situation qui donne tant de relief dans toute votre œuvre à un thème majeur : la transmission. La transmission, voire la filiation, pour vous n’est pas dans tous les cas bonne ou mauvaise. Tout dépend de l’utilisation que l’homme d’aujourd’hui en fait. Si la transmission ne correspond pas à un réflexe identitaire et communautariste, elle peut être la meilleure des réponses à la dispersion identitaire, à l’uniformité qui guette l’homme d’aujourd’hui, mais dans le cas contraire, elle peut être aussi négative et correspondre à une fermeture identitaire et une volonté dans ce cas de diaboliser « l’autre », « l’ennemi ». La crispation identitaire ne peut être qu’une régression. Vous craignez que ces appartenances multiples lorsqu’elles ont un lien avec le communautarisme quelconque nous éloignent de l’universalisme, de cette valeur première qui doit sous-tendre selon vous l’humanisme, à savoir que l’humanité est certes diverse mais UNE au-delà de cette diversité.

La montée des appartenances héréditaires (comme appartenances majeures) n’est pas gage de liberté et encore moins de libre débat : « Avec la fin de la confrontation entre les deux blocs, nous sommes passés d’un monde où les clivages étaient principalement idéologiques et où le débat était incessant, à un monde où les clivages sont principalement identitaires et où il y a peu de place pour le débat (Dér.DM, 23) » Frappé par la situation actuelle de la région dont vous venez (Le Liban, la montagne libanaise), vous estimez que le communautarisme est une négation même de l’idée de citoyenneté, qu’on ne peut bâtir un système politique civilisé sur un tel fondement. Ce n’est pas la transmission de telle ou telle culture que vous rejetez bien évidemment mais leur détournement, leur instrumentalisation.

Vous constatez à la fois l’extraordinaire et dangereuse puissance mobilisatrice des appartenances héréditaires qui enferment l’homme d’aujourd’hui, de sa naissance à sa mort dans cette situation de repli et de crispation identitaire, et à l’inverse, vous soulignez le caractère fragile, passager, superficiel, des solidarités qui voudraient transcender ces appartenances. C’est pour ces solidarités fragiles que vous vous engagez, je crois, en écrivant. Face à ce phénomène inquiétant aujourd’hui et en partant toujours de  votre expérience, vous semblez placer en partie votre espoir de règlement de ce problème justement dans les populations migrantes en estimant - ce que vous essayez de faire vous-même - que ces populations peuvent exercer une influence sur les deux rives à la fois, que les « êtres frontaliers » ont un rôle à jouer, de « passeur », pour dissiper des malentendus et surtout tisser des liens, raccommoder. Pour vous, l’identité ne se compartimente pas, « ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées (Id.Meur,8) ». Vous déclarez « moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! ». Ce « pas du tout » s’explique parce que vous ne réduisez pas la pluralité des appartenances à une pluralité d’identités. Vous considérez que vous avez une seule identité, « faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un « dosage » particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre  (Id.M,8). L’identité faite de multiples appartenances se vit comme un tout.

Pour revenir à ce fil rouge de votre œuvre, la transmission, si elle devait conduire à l’intégrisme, ce serait catastrophique. Vous savez que  cette filiation doit nous aider à trouver un équilibre dans notre construction identitaire qui se poursuit et se transforme tout au long de l’existence. Elle contrebalance en effet une autre influence, un autre héritage, celui que nous recevons de notre époque, de nos contemporains. Pour construire son identité, l’homme moderne ne doit pas se contenter d’un seul héritage : celui qui lui vient de ses ancêtres, des traditions de son peuple (vous savez que nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble guère à notre milieu et terroir d’origine) mais il ne peut pas se contenter non plus de celui qui lui vient de ses contemporains. Il a besoin des deux pour se construire. C’est dire si votre message humaniste est fait de modération et d’équilibre.

En même temps cette filiation, cette transmission n’est pas évidente. Elle peut-être être interrompue à tout moment par l’oubli d’abord, par la violence des hommes - individuelle ou collective- ensuite, et son interruption dans les romans (je pense en particulier aux Jardins de Lumière qui racontent de façon poétique souvent mais dans un ancrage historique solide la vie du prophère Mani, aux Echelles du Levant et au Rocher de Tanios) est vécue par les protagonistes à la fois comme une souffrance, une perte, un manque qui s’installe au cœur de leur vie. Ce qui est intéressant et attachant dans ces œuvres, c’est qu’un narrateur que l’on sent très proche de vous prend en charge la déception ou l’échec de ses personnages. Je prendrai trois exemples.

  - Les Jardins de Lumière,dans ce beau roman, vous nous racontez la vie, l'oeuvre et le martyre de Mani ou Manès (216-277), prophète perse fondateur du manichéisme. L’histoire que vous racontez rectifie d’abord la fausse image que nous avons en général du manichéisme et de son fondateur. Né à Babylone, issu d'une famille qui appartenait à une secte baptiste judéo-chrétienne, Mani dès l'âge de quatre ans, fut élevé dans une morale rigoureuse basée sur l'abstinence et la chasteté. Adulte, visité par un ange qu'il appelle le Jumeau, envoyé par Le Royaume de la Lumière, il gagne l'Inde, il prêche en Médie, en Perse et chez les Parthes. Tout en se disant apôtre du Christ, il reconnaît comme prophètes Bouddha et Zoroastre. Votre écriture, orientale dans cette oeuvre, devient poétique pour raconter avec ses hauts et ses bas la quête de Mani et son désir de transmettre sa croyance qui sera interrompue par le martyr. Nous sommes ici à l’origine d’une filiation difficile qui suivra la vie de ce prophète qui prêchait lui aussi, dans le multiculturalisme, de son temps la tolérance.

  - Deuxième exemple, le beau roman, très émouvant, Les échelles du levant : La violence de la guerre, la violence des hommes interrompt la filiation d’Ossyane qui se trouve interné injustement pendant 20 ans au Liban dans une clinique psychiatrique. Il ne parviendra à sortir de cette lente dépossession de soi-même que grâce à l'espoir que sa fille lui redonnera. La démarche de Nadia, la fille, redonne un sens à la filiation en la déplaçant d’un personnage à l’autre: tout ce qu’elle pouvait porter en elle d’idéal, d’élan, de rêve, tout, à présent, convergeait vers ce jeune vieillard interné. « Mais c’est mon père, répétait-elle à sa compagne de chambrée, à la Cité universitaire. Ce n’est pas un étranger, c’est mon père, la moitié de mes cellules vient de lui, la moitié de mon sang […] Mon père ». Elle aimait la saveur de ce mot. Et si ce père, au lieu d’être un gros fauve protecteur, se trouvait être une bête chétive, traquée, blessée, abandonnée ? Et si sa fille, au lieu d’être sa protégée, devenait sa protectrice maternelle ?

  - Le Rocher de Tanios enfin qui reprend des légendes et des histoires de la montagne libanaise (c’est dire si imaginaire et vérité se mêlent dans ce récit unique dans le style et le ton). Ce récit dit la quête difficile d’identité de Tanios, la nécessité pour lui de s’exiler à cause d’une filiation rompue quand il apprend que son père n’est pas son père. Tanios commence à détester ses parents, à flâner dans les forêts aux alentours et à voyager  pour essayer de se retrouver et de retrouver une filiation qui mette un terme à son désespoir et à son errance. Dans le village voisin, Sahlaïn, une nouvelle école a été fondée par un pasteur anglais, Jérémy Stolton qui lui permettra de commencer à se construire en mêlant les valeurs héritées de ces ancêtres (celles de son village chrétien Kfaryabda de la Montagne libanaise), valeurs qu’il ne reniera jamais complètement, aux valeurs plus occidentales qu’il découvre chez ce nouveau père spirituel Jérémy Stolton. C’est un très beau roman de la transmission (la légende fait évidemment partie de la transmission culturelle d’un groupe) et de la filiation.

Mais il est temps de m’arrêter sur Origines, que je placerais volontiers au centre de votre œuvre.  C’est un texte en partie autobiographique dans lequel la transmission a joué un rôle positif. Le narrateur d’Origines, vous, au bout de la chaîne va donner la parole à ses ancêtres. Sans négliger la portée des essais qui portent le débat sur l’identité et la filiation sur un plan théorique, plus intellectuel, dans Origines comme dans les romans, la théorie disparaît derrière la littérature, l’art, sans pour autant que la force des idées auxquelles vous tenez et que vous voulez transmettre soit anéantie. Bien au contraire. Bien au contraire, car il y a dans l’art une force théorique latente qui n’est pas dite sur le mode du concept mais qui est là et qui nous touche davantage peut-être... Origines, c’est un retour aux sources. Vous découvrez des manuscrits (correspondances, poèmes, divers textes) écrits par vos ancêtres, en particulier le grand-père Boutros et vous avez l’idée un jour de retracer le chemin parcouru par une famille libanaise à travers plusieurs générations. Vous comprenez qu’à travers  ce livre vous allez raconter leur histoire et votre histoire, dévoiler un peu les mystères d'une famille résolument nomade. A partir de la malle retrouvée dans la maison familiale, vous vous êtes plongé dans les textes écrits par vos ancêtres mais aussi dans les non-dits de cette famille et dans  ce qui pourrait s’apparenter parfois à des légendes. C’est peut-être pour cela qu’ Origines se lit à la fois comme une biographie autobiographique et comme un roman, car l’imaginaire intervient dans le projet du récit familial sans que cet imaginaire soit synonyme de trahison ou d’infidélité : "en l’absence de tous les témoins, ou presque, j’étais forcé de tâtonner, de spéculer, et de mêler parfois, dans ma relation des faits, imaginaire, légende et généalogie − un amalgame que j’aurai préféré éviter, mais comment aurais-je pu compenser autrement les silences des archives ? Il est vrai que cette ambiguïté me permettait, en outre, de garder à ma pudeur filiale un territoire propre, où la préserver, et où la confiner aussi. Sans la liberté de brouiller quelques pistes et quelques visages, je me sentais incapable de dire « je ». Tel est l’atavisme des miens, qui n’auraient pu traverser tant de siècles hostiles s’ils n’avaient appris à cacher leur âme sous un masque[1]".

Ce qui fait la force de ce livre c’est qu’il me paraît être issu, lorsque le projet souterrain est devenu mûr, de la nécessité impérieuse de l’écrire. Une phrase mérite d’être soulignée, tellement elle souligne à la fois l’urgence et le caractère nécessaire de l’écriture autobiographique : « Après moi, la chaîne des âmes serait rompue, plus personne ne saurait déchiffrer ». En remettant en pleine lumière la vie de Boutros, vous savez, on le sent, que votre livre répond à un double besoin extrêmement impérieux, irrationnel, celui d’abord de satisfaire l’attente de cet aïeul lettré, de son désir, que vous imaginez d’être reconnu et publié, et qui semble en quelque sorte vous forcer la main,  et ensuite celui d’en savoir plus sur votre propre identité dans cet échange entre le même et l’autre :  « J’ai lu et relu ces paragraphes. J’ai l’impression d’y entendre la voix de ce grand-père que je n’ai jamais connu […] des questions que j’allais devoir me poser moi-même trois quarts de siècle plus tard, dans des circonstances bien différentes. Mais étaient-elles si différentes ? De cette terre on émigre depuis toujours pour les mêmes raisons ; et avec les mêmes remords, que l’on ressasse quelque temps, tout en se préparant à les enterrer (O,91) ». Se réinstaller dans la filiation permet de comprendre l’importance dans sa vie de la transmission. Celle-ci est irremplaçable pour avancer : "Je me sentirais ingrat si j’omettais d’ajouter que c’est d’abord grâce à cet homme, et à son école éphémère, que la lumière du savoir a pénétré chez les miens. Je n’ignore pas qu’il est toujours hasardeux de suggérer un commencement aux choses – rien ne naît de rien, et moins que tout la connaissance, la modernité, ou la pensée éclairée ; l’avancement advient par d’infimes poussées, et par transmissions successives, comme une interminable course de relais. Mais il est des chaînons sans lesquels rien ne serait transmis, et qui, pour cela, méritent la reconnaissance de tous ceux qui en ont été les bénéficiaires (O, 144)." Il y a quelque chose de très émouvant dans ce renversement de la filiation générationnelle. En écrivant ce livre, en leur rendant la parole, vous devenez d’une certaine façon « le géniteur tardif », le père de Botros et de Gebrayel : "Ni lui, ni aucun de ceux à qui je dois la moindre parcelle d’identité – mes noms, mes langues, mes croyances, mon sang, mon exil. Je suis le fils de chacun des ancêtres et mon destin est d’être également, en retour, leur géniteur tardif. Toi, Botros, mon fils asphyxié, et toi, Gebrayel, mon fils brisé. Je voudrais vous serrer contre moi l’un et l’autre et je n’embrasserai que vos ombres" (O, 271).

La poursuite des origines est ainsi une reconquête, le temps de l’écriture, sur la mort et l’oubli. On n’a plus affaire  « à un ancêtre « produisant » une infinité de descendants, mais à un descendant « produisant » une infinité d’ancêtres » (0, 503)Finalement, comme Boutros, vous ressentez la nécessité de continuer ce rôle de « passeur »  entre les deux rives, de « passerelle » entre les cultures. C’est parce qu’enfin cette transmission est chose sérieuse que vous avez  cherché plus que tout la vérité. J’insiste sur ce mot « vérité » car j’ai parlé aussi de fiction qui se mêle au récit familial, d’imaginaire. Pour vous, dans Origines comme dans les romans, l’imaginaire n’est pas signe de mensonge. Vous devez la vérité à vos ancêtres : "Mais je ne voudrais pas tomber dans l’indulgence à son égard, ni dans la compassion. Je ne voudrais pas que mon propre sentiment de culpabilité m’amène à passer ses manquements sous silence. Je dois aussi à sa mémoire la vérité. La vérité n’est pas une sanction que je lui inflige, c’est un hommage à la complexité de son âme, et c’est l’épreuve du feu pour l’homme qui voulait s’échapper de l’obscurité vers la pleine lumière. Son rêve n’était pas d’abolir la religion ni même les Eglises ; son rêve était de pouvoir vivre un jour dans un pays libre, entouré de femmes et d’hommes libres, et même d’enfants libres ;dans un pays régi par la loi plutôt que par l’arbitraire, gouverné par des dirigeants éclairés et non corrompus, qui assureraient au citoyen l’instruction, la prospérité, la liberté de croyance et l’égalité des chances, indépendamment des appartenances confessionnelles de chacun afin que les gens ne songent plus à émigrer. Un rêve légitime mais inatteignable, qu’il poursuivra avec entêtement jusqu’à son dernier jour." (O,412)        

La Filiation et la transmission ne forment qu’un seul thème, un véritable fil directeur qui installe un échange, au-delà de la mort, entre le grand-père et le petit fils. En décrivant à la fois l’idéalisme et la déception de votre grand-père à son époque, vous sentez que vous décrivez vos conceptions  humanistes et votre propre déception aujourd’hui. Vous comprenez qu’avant de découvrir la vie et la personnalité de ce grand père, il rêvait lui même de créer, par le biais de ses écrits, des passerelles entre le monde occidental et le monde oriental, qu’il craignait lui aussi que dans  la confrontation entre ces deux mondes le fanatisme prenne le dessus. La transmission n’a pas changé votre conduite, le cap que vous aviez déjà choisi bien avant d’écrire ce livre, mais elle vous a conforté dans cette voie, vous l’avez reçue comme une substance nourricière dont vous avez besoin pour continuer à votre tour. Il me plaît de terminer sur cette dernière idée.

                                                                                              Gérard Peylet, le 6 mai 2014.

 

 

 

 

 



[1][1] p.43

 

 

 

Amin Maalouf

Retour sur le discours prononcé par Amin Maalouf à l'occasion de la remise du Grand Prix ARDUA:

Monsieur le Premier ministre et cher Alain Juppé,

Monsieur le président de l’Ardua (Gérard Peylet),

 

Merci de cette distinction, qui m’honore et me réjouit. Et merci pour vos paroles de sagesse et d’amitié.

Vous avez eu l’amabilité d’évoquer mon travail de réflexion et d’écriture, ainsi que mes origines. Il est vrai qu’un homme né au Liban ne peut être insensible à la diversité du monde.

Cette extraordinaire diversité culturelle qui caractérise aujourd’hui toutes les sociétés humaines, il nous arrive tous d’en chanter les louanges, mais il nous arrive tous aussi d’en souffrir. Parce qu’elle est source de richesse pour nos pays, mais également source de tension. Les nations fondées sur la diversité ethnique et sur l’immigration sont parmi les plus dynamiques de la planète — il suffit de regarder au-delà de l’Atlantique pour s’en convaincre. Mais souvent ce dynamisme s’accompagne de malaises, de discriminations, de haines, de violences.

La diversité n’est, en elle-même, ni une bénédiction ni une malédiction. C’est simplement une réalité. Le monde est une mosaïque aux innombrables nuances, et nos pays, nos régions, nos villes, seront de plus en plus à l’image du monde. La question n’est pas de savoir si nous pourrons vivre ensemble malgré nos différences de couleur, de langue, ou de croyance ; la question est de savoir comment vivre ensemble, comment faire de notre diversité un avantage plutôt qu’une calamité.

Vivre ensemble ne vient pas naturellement aux hommes, leur réaction spontanée est souvent de rejeter l’autre. Pour surmonter ce rejet, il faut un long travail d’éducation citoyenne. Répéter inlassablement, aux uns et aux autres, que l’identité d’un pays n’est ni une page blanche où l’on peut écrire n’importe quoi, ni une page déjà écrite et imprimée. C’est une page en train de s’écrire ; il y a un patrimoine commun — des institutions, des valeurs, des traditions, un mode de vie — auquel chacun doit adhérer ; mais chacun aussi doit se sentir libre d’apporter sa contribution, en fonction de ses propres talents, et de ses propres sensibilités. Installer ce message dans les esprits est aujourd’hui, de mon point de vue, une tâche prioritaire pour les hommes de culture.

La culture n’est pas un luxe qu’on peut seulement se permettre dans les périodes fastes. Elle a pour fonction de poser les questions essentielles : Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que cherchons-nous à bâtir ? Quelle société ? Quelle civilisation ? Et sur la base de quelles valeurs ? Comment utiliser les moyens gigantesques que nous offre la science ? Comment en faire des instruments de liberté plutôt que de servitude ?

Ce rôle de la culture est encore plus crucial en des époques d’égarement. Et notre époque est une époque d’égarement. Si nous manquons de vigilance, le siècle qui vient de commencer sera un siècle de régression morale — je le dis avec tristesse, mais en pesant mes mots. Un siècle de progrès scientifique et technologique, sans aucun doute. Mais aussi un siècle de régression morale. Affirmations identitaires exacerbées, souvent violentes, et souvent rétrogrades ; affaiblissement de la solidarité entre les nations, et au sein de chaque nation ; essoufflement du rêve européen ; érosion des valeurs démocratiques ; recours trop fréquents aux expéditions militaires et aux lois d’exception... Les symptômes sont nombreux.

Face à cette régression qui s’amorce, nous n’avons pas le droit de nous résigner, ni de céder au désespoir. Aujourd’hui, l’honneur de la littérature, et notre honneur à tous, c’est de chercher à comprendre les complexités de notre époque, et d’imaginer des solutions pour que notre monde demeure vivable. Nous n’avons aucune planète de rechange, nous n’avons que cette vieille terre, et notre devoir est de la préserver, de l’harmoniser, et de l’humaniser.

Merci à vous tous pour votre accueil en cette merveilleuse ville de Bordeaux.

 

Amin Maalouf